Retour d’expérience Mayotte – M’ramadoudou, l’école de l’esprit d’équipe
Retour d’expérience Mayotte – M’ramadoudou, l’école de l’esprit d’équipe
M’ramadoudou, l’école de l’esprit d’équipe
Janvier 2026. J’occupe mon premier poste de médecin senior, quelques semaines après la fin de mon internat. Un retour particulier puisque je rejoins l’île qui a accompagné la majeure partie de mon internat, dès mon premier semestre. Passionnée par la médecine en milieu isolé, ce poste n’est que la prolongation évidente de tous les stages qui ont précédé et qui ont façonné ma vision de notre métier.
J’intègre le dispensaire de M’ramadoudou, à l’extrême sud de l’île aux parfums. Loin de Mamoudzou et de son agitation, le dispensaire assure la prise en charge d’une population importante dans un contexte où les ressources hospitalières restent éloignées.
L’équipe médicale est au complet (avec un recrutement mené remarquablement par la cheffe du dispensaire), composée de onze médecins, permettant un fonctionnement serein et une réelle continuité des soins. Le rythme de travail, de 39 heures par semaine, est respecté, avec des plages de consultation de 7 h à 14 h, des gardes de jour de 7 h à 17 h et des gardes de nuit de 17 h à 7 h
Mes premières consultations se déroulent avec l’aide précieuse d’une traductrice impliquée et aidante. Au-delà de la langue, elle m’apprend les codes culturels, les habitudes et la manière d’entrer en relation avec les patients. Très vite, je cerne l’importance de ces intermédiaires indispensables qui permettent de créer la confiance avec le patient.
Puis vient la première garde de nuit. Seule médecin présente, entourée d’une infirmière et d’une aide-soignante. La nuit tombe rapidement, les interventions des pompiers et des gendarmes s’enchaînent, les patients affluent sans interruption jusqu’à 2-3h du matin. Malgré l’intensité de l’activité, je découvre une équipe soudée, autonome et remarquablement organisée. Chacun connaît son rôle, chacun anticipe les besoins des autres. Cette confiance mutuelle permet parfois au médecin de s’accorder quelques minutes de repos avant que le téléphone ne sonne de nouveau.
Au fil du temps, je prends mes marques, la découverte du poste laisse place à un temps de transmission de savoir. À chaque garde, nous prenons le temps de discuter des examens complémentaires que prescris, d’interpréter ensemble un gaz du sang, de revoir les signes cliniques de telles ou telles pathologies, ou les raisons d’un choix thérapeutique. Ces échanges ne sont jamais des cours magistraux ; ils deviennent progressivement une réflexion collective autour du patient.
Je suis intimement persuadée que d’avantage de connaissance et de savoir médical entrainent plus d’implication dans la prise en charge de nos patients. Cette montée en compétences bénéficie autant aux soignants qu’aux patients.
Quelques semaines plus tard survient une situation qui marque durablement mes débuts de médecin senior : mon premier arrêt cardio-respiratoire intrahospitalier chez un patient atteint d’un cancer évolué, sans limitation anticipée des thérapeutiques.
Pendant que la réanimation est engagée avec l’équipe, j’appelle le SAMU afin de partager la décision médicale concernant la limitation de la réanimation compte tenu de la situation clinique et de son impact émotionnel sur l’équipe paramédicale et les ASH.
Une fois la prise en charge terminée, je réunis tout le monde en salle de repos pour leur exprimer ma gratitude pour leur implication, et les remercier pour la chaîne de réanimation mise en place du massage/BAVU/défibrillateur.
Et malgré quelques larmes d’émotion, je clos le débriefing par une union de toutes nos mains les unes sur les autres pour renforcer la cohésion d’équipe. Je garderai toujours en mémoire cette image des sept ou huit mains de femmes soignantes de couleurs de peau et d’âges différents réunies autour d’une même volonté : prendre soin ensemble.

À 27 ans, diriger une équipe composée de professionnels parfois beaucoup plus expérimentés que soi pouvait sembler intimidant. Ce jour-là, j’ai compris que le leadership ne se construit pas par le statut, mais par l’humilité, l’écoute et la confiance.
Au fil des mois, nos relations dépassent progressivement le cadre professionnel. Mes collègues découvrent que je vis seule et veillent discrètement sur moi. Elles m’apportent des plats préparés, des fruits et des légumes du champ, des desserts confectionnés en famille en période de ramadan. Derrière une réserve parfois déroutante au premier abord, les Mahorais cachent une générosité et une solidarité remarquable. Une fois accueillie dans leur cercle, on découvre une véritable famille (Je pense notamment à une famille de Bambo ouest, qui m’a ouvert les portes de leur maison comme de leur culture, m’offrant des souvenirs en mer comme à terre que je n’oublierai jamais).
Je n’oublierai pas non plus la délicatesse dont toute l’équipe a fait preuve lorsque j’ai appris, en pleine garde, que mon père venait d’être hospitalisé puis opéré en urgence à plus de 8 000 kilomètres. Être fille unique, loin des siens, est parfois difficile à porter. Leurs messages, leur présence, leurs attentions discrètes m’ont profondément touchée. Ce jour-là, ce sont eux qui ont pris soin du soignant.
Enfin, l’heure du départ retentit. J’avais imaginé un repas simple, autour d’un poisson pêché sur le récif externe et cuisiné à la mode traditionnelle mahoraise, servi sur des feuilles de bananiers. Elles avaient prévu autrement. Habillée de la tête aux pieds en tenue traditionnelle, maquillée selon les coutumes locales, j’ai eu l’honneur de partager un moment culturel très fort. Les chants, les danses, les rires et les cadeaux se sont succédé toute l’après-midi.
Je suis arrivée à M’ramadoudou en pensant apprendre à exercer la médecine en milieu isolé.
J’en suis repartie en ayant surtout appris que l’excellence d’une équipe ne repose pas uniquement sur ses compétences techniques, mais sur la confiance, la transmission, l’humilité et l’attention portée les uns aux autres.
C’est probablement la plus belle leçon que cette île m’ait offerte au cours de ma formation de médecin.
Dr BLAIN Marion